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Tant que nos voix sont exclues, vos décisions resteront incomplètes…

Août 2025

5 août 2025

Quand j’ai appris que j’avais été invitée au Forum sur le financement du développement (FFD4), ma joie était immense. C’était pour moi une reconnaissance du travail acharné mené sur le terrain, une opportunité unique de porter la voix des communautés auprès de celles et ceux qui décident des grandes orientations financières pour répondre aux défis sanitaires et sociaux mondiaux. Mais cette joie s’est vite transformée en déception et en colère, car je n’ai pas pu y être. Non pas par choix, non pas par manque de volonté, et encore moins par manque de soutien financier pour prendre en charge mon voyage, mais simplement parce qu’on m’a refusé le visa. Cette barrière, administrative en apparence mais profondément politique dans ses implications, révèle une réalité brutale : il existe un système qui décide qui est autorisé à participer aux conférences internationales et qui en est exclu. Une fois encore, ce système a choisi d’écarter une voix venue d’Afrique francophone, une voix communautaire, une voix qui dérange peut-être par sa sincérité et son exigence de justice. Pourtant, le FFD4 est présenté comme un espace mondial où se discutent les priorités de financement pour relever les défis sanitaires, économiques et sociaux de notre temps. Il aurait dû être un espace ouvert à toutes les voix, surtout celles des communautés directement concernées.

Lorsque j’ai compris que je ne pourrais pas me rendre à cette rencontre, je ne voulais pas disparaître dans le silence. J’ai décidé de faire une vidéo pour que, malgré mon absence physique, mes mots puissent résonner. La vidéo a circulé, elle a été reprise par des personnalités influentes, et j’en suis reconnaissante. Mais soyons honnêtes : une vidéo ne remplace pas une présence. Elle ne permet pas de confronter directement les décideurs, de leur poser les vraies questions en face, de les obliger à rendre des comptes sans détour. Elle ne permet pas non plus d’influencer la dynamique des discussions, de briser les discours trop lisses et de ramener les débats à la réalité concrète vécue par les populations. Mon absence n’était pas un hasard ; elle est le produit d’un système qui, depuis longtemps, exclut systématiquement les voix communautaires. Et ce que j’ai vécu, tant d’autres le vivent aussi. Nous sommes souvent sollicités pour témoigner dans une vidéo, pour raconter notre vécu dans un rapport ou pour illustrer une campagne. Mais quand il s’agit de s’asseoir à la table où se prennent les décisions qui changent nos vies, les portes se ferment devant nous. Les excuses sont toujours les mêmes : il n’y a pas assez de financement pour couvrir les frais de voyage, il n’y a pas de traduction pour les francophones, il y a des contraintes de visas qui « échappent aux organisateurs ». Derrière ces prétextes se cache une injustice flagrante : certains décident, d’autres subissent. Et très souvent, ceux qui subissent ne sont jamais invités à dire comment ils vivent les conséquences de ces choix.

Cette exclusion est inacceptable. Car sans la participation des communautés, les grands forums internationaux comme le FFD4 ressemblent à des réunions déconnectées, loin des réalités du terrain. Nous, leaders communautaires, nous ne venons pas seulement avec des chiffres ou des statistiques. Nous apportons des récits de vie, des expériences ancrées dans la réalité, des solutions concrètes qui ont déjà prouvé leur efficacité. Nous savons ce qui marche, nous savons ce qui échoue, et nous savons pourquoi. Notre présence change les discussions, car elle oblige à poser les vraies questions : qui profite réellement des financements internationaux ? Qui est oublié dans les plans stratégiques ? Où doivent aller les priorités pour que l’argent serve vraiment les plus vulnérables ? Nous ne pouvons pas accepter que notre présence soit considérée comme un luxe ou un cadeau. Elle doit être reconnue comme un droit. Les communautés, par leur expertise vécue, détiennent une connaissance précieuse que ni les grandes institutions, ni les experts internationaux ne possèdent seuls. Les dirigeants et bailleurs doivent apprendre à partager le pouvoir avec nous, non pas après coup, mais dès le départ, lorsque les décisions et les budgets sont conçus. Trop souvent, on nous invite à intervenir à la fin, pour « valider » ou « illustrer » des choix déjà faits. Or, nous devons être présents dès la conception des politiques, dès la définition des priorités, dès la planification des financements. Sinon, les décisions restent incomplètes.

Mais pour que cette participation devienne réelle, il faut lever les obstacles. Les visas refusés doivent cesser d’être une arme silencieuse d’exclusion. Les barrières linguistiques doivent être supprimées par des traductions systématiques, car la francophonie africaine ne doit pas rester invisible dans les débats mondiaux. Les financements doivent prévoir des moyens justes et transparents pour permettre aux leaders communautaires de voyager et de se loger dignement. Tant que ces obstacles persistent, la promesse d’inclusion reste un slogan vide. Il est urgent de changer les choses. Parce que lorsque nous sommes exclus, tout le monde perd. Le système perd en efficacité, car il ignore les solutions locales qui sont souvent les plus adaptées et durables. Il perd en légitimité, car il se limite aux voix des plus puissants, renforçant ainsi l’idée que les décisions mondiales ne servent qu’une élite. Il perd en humanité, car il oublie que derrière chaque budget, chaque programme et chaque stratégie, il y a des vies humaines, des femmes, des jeunes, des familles qui attendent que ces promesses se traduisent en changements concrets.

Pour le prochain FFD4 et pour tous les espaces mondiaux de décision, nous devons affirmer haut et fort une exigence : aucune décision ne doit être prise sans les communautés. Les communautés ne sont pas de simples bénéficiaires passifs. Elles sont expertes et portent des solutions qu’il est temps de reconnaître et d’intégrer pleinement. Rien pour nous, sans nous. Ce slogan n’est pas une formule symbolique, c’est une revendication politique forte. Nous exigeons d’être à la table des décisions, non pas comme figurants, mais comme partenaires à part entière. Nous exigeons la reconnaissance de notre expertise, la levée des barrières administratives et linguistiques, et l’engagement ferme que plus jamais les décisions qui concernent nos vies ne seront prises en notre absence. Tant que nos voix seront exclues, vos décisions resteront incomplètes. Et il est temps que cela change. Pas de financement sans nous. Pas de promesses sans nous. Rien pour nous, sans nous.

Par Farida TIEMTORE

 

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